Campagne Schengen-Dublin

Trois raisons de s'indigner des procédés du conseiller fédéral Christoph Blocher

28.05.2005
Dans une incroyable et grotesque mise en scène le 8 mai dernier à Rafz, localité à cheval sur la frontière germano-suisse, le Conseiller fédéral Blocher a tenu un discours pour commémorer le 60e anniversaire de la fin de la seconde guerre mondiale flanqué d’un huissier fédéral et de deux anciens de la Mob en uniforme. Les symboles de la Suisse officielle sont donc affichés ostensiblement. Ce discours a été reproduit in extenso à grand frais sous forme d’annonce dans l’ensemble de la grande presse suisse sous le couvert d’une obscure fondation « Pour une politique bourgeoise » (24 H du 20.05.05).

L’histoire de notre pays pendant cette période difficile et douloureuse est présentée de manière tronquée pour en faire une ode nationaliste emphatique cherchant à démontrer que nous avons échappé à la guerre par la grâce de nos seules forces et de la foi en nos valeurs. Et d’utiliser la volonté de défense de nos frontières de nos parents et grands-parents pour justifier son opposition aux dispositions de Schengen et Dublin. Cette instrumentation idéologique de l’histoire au gré de circonstances qui n’ont strictement rien à voir avec la situation actuelle est la première raison de s’indigner.

Il ne s’agit pas de jeter le moindre doute sur la détermination inébranlable des générations qui nous ont précédés. Mais si nous avons été épargnés par la guerre, c’est aussi parce que cet engagement sans faille a été associé à un certain nombre de concessions aux puissances de l’axe, dont le passage des trains sous le Gothard n’est pas l’une des moindres. Ceci a manifestement conduit l’Etat-major allemand à procéder à une pesée d’intérêt quant à l’opportunité d’une opération militaire contre la Suisse, potentiellement très coûteuse en hommes et en matériel, et à l’issue incertaine quant au maintien des passages Nord-Sud. Pourtant si les Suisses ont eu la chance insigne d’être épargnés, c’est aussi grâce aux 19 millions de soldats alliés qui ont sacrifié leur vie pour abattre l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste, et leurs amis. Il apparaît donc pour le moins provoquant de se livrer à une glorification unilatérale des valeurs suisses en faisant totalement abstraction de ces aspects déterminants qui devraient inciter plutôt à la modestie, alors que parallèlement vainqueurs et vaincus ensemble à Londres, Paris, ou Moscou rendent hommage aux efforts qui ont permis d’assurer et de maintenir la paix. C’est la 2e raison de s’indigner.

Ceux qui ne s’associent pas à ces élans nationalistes de repli sur soi et au contraire aspirent à l’ouverture nécessaire pour que la Suisse retrouve son lustre sur le plan national et international sont traités de « faibles », en clair d’imbéciles, ou même implicitement de traîtres à la patrie. Curieuse conception de la démocratie où le mépris est quasiment érigé en valeur ! Les moyens utilisés pour donner l’impact publicitaire nécessaire à ces propos constituant déjà par eux-mêmes une rupture grave de la collégialité dépassent manifestement les bornes. S’il est normal qu’un conseiller fédéral fasse part de son opinion personnelle à l’occasion d’une conférence de presse ou d’une interview, il en va autrement d’une véritable propagande organisée à grands renforts de moyens contre la politique approuvée par le Conseil fédéral et le Parlement. A force de répétition, ce genre de coups d’éclat se banalise lentement, ce qui permet l’infiltration pernicieuse de ce type d’idées et de comportement dans le subconscient helvétique. C’est la 3e raison de s’indigner. Ces procédés sont inadmissibles, irresponsables, incompatibles avec les règles institutionnelles, la démocratie et le mandat de Conseiller fédéral. Il appartient au Conseil fédéral de s’en distancer absolument clairement. Si la Suisse continue à se mentir à elle-même en refusant de voir les réalités en face, elle finira par perdre son âme sans même s'en apercevoir….