Les dangereuses manipulations de l’histoire de Christoph Blocher sur la prairie du Grütli

Les faits resteront néanmoins têtus et cette fuite en avant/en arrière nous coûtera cher

24.07.2005
Comme toujours lorsque l’on veut faire dire à l’histoire ce qui nous plait, on oublie toute une série d’éléments pourtant cruciaux qui pourrait le contredire. Certes le discours du Général Guisan a été absolument crucial pour épargner à la Suisse les affres de la guerre, Hitler ayant pris conscience qu’une opération militaire helvétique ne se ferait pas sans casse sérieuse. Mais si notre pays a pu passer entre les gouttes, c’est aussi parce qu’il a su ménager des fenêtres significatives de compromis sur le plan économique, et en particulier en assurant le passage du trafic nord-sud. Si les visions hitlériennes avait pu se réaliser, si la bataille d’Angleterre ne l’avait pas forcé à réviser ses plans, s’il ne s’était pas lancé dans la désastreuse campagne de Russie, alors la Suisse serait tombée dans son escarcelle comme un fruit mûr et sans un coup de fusil. Si…La volonté de défense irréductible des Suisses a donc certainement un rôle déterminant, mais les événements et quelques mesures d’appoint l’ont bien aidée.

Christophe Blocher s’empresse d’aligner toute une série de dates allant de 1291 à 1940, il oublie aussi toutes celles, essentielles, qui pourraient le gêner dans son argumentation. Il eut été en effet embarrassant de signaler que Bonaparte avait envahi la Suisse en 1798 et avait créé la République helvétique Une et Indivisible. Il n’eut guère été plus agréable de signaler que le même Napoléon a imposé par gain de paix à la Suisse son découpage cantonal en 1803 même si ce fut en accord avec elle, et qu’enfin les vainqueurs de Waterloo ont décidé de lui imposer la neutralité par souci d’équilibre géopolitique après quasiment vingt ans de chevauchées guerrières dévastatrices à travers l’Europe. Le mythe du seul contre tous n’a pas tellement tenu la route au travers de ces événements-là…

Seul contre tous ? Peut-on véritablement concevoir l’avenir de notre pays sur une conception aussi prétentieuse et grossièrement inadaptée ? Qui est contre nous de nos jours ? L’Europe ? Elle a un profond respect de la volonté des Suisses et leurs décisions lui sont suprêmement indifférentes dans la mesure où l’on ne touche pas à ses intérêts. En l’occurrence la fraude fiscale et le secret bancaire sont sous contrôle à satisfaction des deux parties. De plus les Suisses mettent sagement en application les directives européennes lors de l’élaboration ou de la révision de chaque loi sans que personne ne leur demande rien et sans qu’ils n’aient rien eu à dire dans la procédure d’acceptation de ces directives. Que leur demander de plus ?

Que deviennent l’intouchable indépendance et la souveraineté suisse dans cette affaire ? Elles sont manifestement sacrifiées sur l’autel des rapports de force économiques. Avec 60% de ses exportations et 80% de ses importations en relation avec l’UE, il n’y a décidément plus moyen de jouer les forts à bras. Il ne reste plus qu’à passer à travers le trou de l’aiguille. Et malgré cela avec des structures en bonne partie inadaptée au grand marché, des barrières administratives persistantes malgré les accords bilatéraux, et un îlot de cherté qui en est la conséquence, notre croissance économique en souffre fortement. Depuis le non de 1992 nous sommes en queue de peloton de l’UE et selon les projections de la Deutsche Bank jusqu’en 2020, nous allons le rester. Le pouvoir d’achat du Francs s’érode, la présence économique de la Suisse aussi. Nos grandes sociétés passent discrètement sous contrôle étranger, Lufthansa, Allianz, Victory autrichienne reprend Oerlikon Bürhle…

Même la démocratie est en reste. Avec le bilatéralisme, notre pays a la conviction qu’elle est sauvegardée. Mais les droits qu’ils s’accordent, les Suisses doivent aussi les reconnaître aux autres. Leur vote n’est pas une décision en soi. Celle-ci repose sur l’approbation individuelle des 25 états membres de l’UE. Ainsi sans s’en apercevoir, les Suisses ont remis leur sort entre les mains non seulement des Allemands, les Français, des Britanniques ou des Espagnols, mais aussi dans celle des Maltais et des Estoniens. Qu’un seul de ces pays dise non et les accords sont à la corbeille.

La souveraineté et l’indépendance ne sont plus celles du XIXe et du XXe siècle. La souveraineté s’exprime maintenant par une présence là où les décisions se prennent, pas seulement à Berne, mais aussi à Bruxelles. Sont indépendants ceux qui ont une longueur d’avance et sont en mesure de convaincre les autres, pas ceux qui sont à la remorque comme la Suisse.

Christoph Blocher est habile. Il n’a cette fois pas rompu la collégialité. Mais il intoxique ses concitoyennes et concitoyens avec des valeurs mythiques qui n’ont tout simplement plus cours. Les vieux étendards, les vieux uniformes et le repli sur soi ne peuvent se substituer à une présence créative et intelligente dans le monde y compris sur le plan politique en Europe. Les autres partis politiques avaient là une chance inespérée de se profiler. La manifestation du 24 juillet avait été annoncée et orchestrée de longue date. Une contre-manifestation avait été proposée par mon collaborateur René Jost et moi-même. Fulvio Pelli aurait alors pu se profiler comme le nouveau chef charismatique de la Suisse du renouveau et du progrès en compagnie de Doris Leuthardt et Hans-Jörg Fehr. Des prétextes dilatoires divers ont fait capoter cette chance inespérée, quasiment offerte sur un plateau de lancer un nouveau départ. A force d’abandonner le terrain à Christoph Blocher et de lui permettre d’entretenir les illusions, la chute sera de d’autant plus haut et d’autant plus lourde. Ce sera sans doute une fois de plus la faute des autres. Mais il faudra quand même avaler la pilule, parce que les faits sont incontournables. Le 25 septembre sera l’heure de vérité. Si le non l’emporte, les chances de toute vision nouvelle se seront envolées et la soupe à la grimace est programmée.