Réaction au discours de Blocher du 8 mai 2005 à Rafz

Lettre au Conseil fédéral

19.05.2005

Rafz 8 mai 2005: Le Conseiller fédéral Blocher est une menace pour la démocratie

„Toute forme de mépris, si elle intervient en politique, prépare ou instaure le fascisme“

Albert Camus (1913 – 1960), prix Nobel de littérature 1957
Monsieur le Président de la Confédération, Madame la Conseillère fédérale, Messieurs les Conseillers fédéraux,

La mise en scène, ordonnée le 8 mai 2005 à Rafz, à cheval sur la frontière germano-suisse, par le Conseiller fédéral Blocher pour commémorer le 60e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, a laissé l’impression qu’il a représenté la Suisse officielle. La présence d’un huissier fédéral à ses côtés le confirmait. Tout cela a ridiculisé notre pays aux yeux du monde entier.

Le discours qu’il a tenu à cette occasion, publié autant sur le site web du Département fédéral de justice et police qu’à ses frais le 19 mai 2005 dans plusieurs journaux Suisse romande et alémanique est à plusieurs égards un affront indigne et inacceptable de la part d’un Conseiller fédéral. Sans vouloir en quoi que ce soit minimiser les efforts considérables fournis par la génération ayant vécu la Seconde Guerre mondiale, il n’en demeure pas moins que Christophe Blocher n’a pas hésité à trafiquer l’histoire dans le sens de ses thèses. Attribuer au seul engagement suisse le fait que notre pays soit sorti indemne de cette catastrophe humanitaire sans précédent est une vision manifestement tronquée, vexatoire, et singulièrement dépourvue du sens des proportions. Elle méprise le sacrifice de leur vie consenti par 19 millions de soldats alliés pour débarrasser le continent de la peste nazie et du même coup sauvegarder notre indépendance et notre liberté.

Cinq ans seulement après la fin de la guerre des nations ayant à la fois atrocement souffert et porté ce conflit, telles la France, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et l’Italie, ont tendu la main de la réconciliation à l’Allemagne responsable de tant de souffrances. Ces six pays ont ainsi entamé le processus de paix auquel se sont associé au fil du temps 19 autres pays européens et qui se poursuit toujours. En revanche, la Suisse, qui a été épargnée de la guerre, se permet 55 ans plus tard par son Ministre de la justice Christophe Blocher de présenter les choses comme si rien n’avait changé depuis 1945 dans l’environnement européen et comme si la mentalité de réduit continuait à être indispensable à la survie de l’État. En réalité, c’est précisément ce processus de paix, déclenché 9 mai 1950 par le célèbre discours de Robert Schuman, Ministre français des affaires étrangères d’alors, qui constitue pour nous aussi la base fondamentale de la prospérité économique ainsi que de l’épanouissement culturel et politique. C’est aussi la meilleure garantie pour notre sécurité extérieure.

Il est grand temps que la Suisse cesse de laisser continuellement à d’autres le soin de créer les meilleures conditions cadres possibles tout en refusant de participer. Les conséquences négatives de cet état d’esprit se font ressentir de manière très significative depuis le non à l’EEE de 1992. Notre croissance économique est désespérément à la traîne de celle de nos voisins et meilleurs clients. Il en résulte un îlot de cherté et de se voir dépasser par un état membre de l’UE des 15 après l’autre au niveau du produit intérieur brut mesuré au standard du pouvoir d’achat par habitant. Une étude de la Deutsche Bank, sur les perspectives d’avenir d’ici à 2020 de 34 pays, publiée en février de cette année, prédit à la Suisse le plus faible taux de croissance réelle de tous avec 0,7% seulement.

Avec ses recettes «patriotiques» non dépourvues d’arrogance et reposant sur des mythes dépassés, le Conseiller fédéral Christophe Blocher met en danger la voie bilatérale, qui constitue dans ces conditions le minimum vital pour la Suisse. Cette croisade contre le bilatéralisme viole la collégialité gouvernementale et se moque des décisions prises par le Parlement avec une confortable majorité. De plus il met gravement en question la crédibilité de notre pays. Le sommet est atteint en publiant tout cela sous forme d’annonces publicitaires payantes dans la presse du pays et sous le couvert d’une obscure «Fondation pour une politique bourgeoise». Ces procédés sont inadmissibles, irresponsables, et incompatibles avec son mandat de Conseiller fédéral.

Dans ces conditions, la citation du discours de Christophe Blocher représente un affront d’autant plus grave :

«Seules des personnalités affranchies, sûres d’elles et dynamiques peuvent faire honneur aux valeurs que sont l’indépendance, l’autodétermination et la liberté. Car pour les défendre, il faut de la force et de la persévérance. Ce qui a tôt fait d’excéder les facultés des faibles, qui préconisent de s’adapter. »

Voir les citoyennes et citoyens militant pour l’ouverture de notre pays se faire traiter de « faibles », en d’autres termes d’imbéciles, et implicitement de traîtres à la patrie par un membre du gouvernement suisse est inacceptable. De toute évidence les valeurs démocratiques que le Ministre de la justice et police décrit avec tant d’emphase ne sont valables que pour ceux qui partagent ses points de vue. Tous les autres ne sont à ses yeux que méprisables et indignes de participer à la discussion. Ce mépris ressemble fortement à la manière dont les nazis traitaient leurs adversaires politiques avant d’arriver au pouvoir en 1933.

Nous attendons du Conseil fédéral qu’il se distancie clairement de cette prise de position inutilement provocante et méprisante. Cela devrait inciter aussi les membres du gouvernement et les parlementaires fédéraux qui reçoivent copie de la présente à mettre en question la présence du Ministre de la justice Christophe Blocher au Conseil fédéral. Un homme qui foule au pied avec pareille désinvolture les règles institutionnelles et celle de la démocratie n’y a manifestement pas sa place.

Nous vous présentons, Monsieur le Président de la Confédération, Madame la Conseillère fédérale, Messieurs les Conseillers fédéraux, nos salutations les plus respectueuses.

René Jost Dr Yves Guisan
Assistant parlementaire Conseiller national
Président du Nouveau Mouvement européen suisse
Section Vaud