En tronquant son histoire, on ne forge pas son avenir

par René Jost, mon collaborateur personnel

10.08.2005
Le discours tenu par le Conseiller fédéral Blocher le 24 juillet 2005 au Grutli était en fin de compte assez modéré, mais pas plus rassurant pour autant. D’autant plus que sa «vision» de l’avenir du pays n’a pas changé : «Cette affirmation de la liberté d’antan a tracé la voie et donné le courage de déterminer librement non seulement une stratégie d’avenir, mais également de sauver notre pays. C’était le cas à plusieurs reprises, en 1291; en 1648, lors de la paix en Westphalie; en 1848, lors de la fondation de l’Etat fédéral. C’était le cas il y a 65 ans, le 25 juillet 1940. Pourquoi devrait-il soudain en être autrement en ce dimanche 24 juillet 2005?» Il se garde bien de parler de 1798 lorsque Napoléon a envahi la notre pays, de 1803 lorsque le même Napoléon a modelé la Suisse d’aujourd’hui ou de 1815 lorsque le Congrès de Vienne lui a imposé sa neutralité.

En posant la question «Pourquoi devrait-il soudain en être autrement en ce dimanche 24 juillet 2005?» Blocher occulte une fois de plus sciemment les changements profonds intervenus depuis 1945. Plus aucune menace ne plane à nos frontières. Plutôt que d’en tirer les conséquences, il entretient au contraire artificiellement un sentiment de menace, seul contre tous, en niant au processus d’intégration européenne le mérite d’avoir assuré soixante ans de paix et de prospérité. Ce même jour au Grutli, le secrétaire des jeunes de l’UDC, Alois Leimgruber, a tenu des propos tout simplement aussi monstrueux que grotesques: «Aujourd’hui, comme il y a soixante-cinq ans, notre pays est encerclé par une puissance qui porte atteinte à la démocratie».

Pourtant, la voie solitaire choisie par la Suisse est loin du succès promis lors de la campagne qui a précédé la votation du 6 décembre 1992 sur l’adhésion à l’EEE. Après bientôt treize ans, force est de constater qu’en matière de croissance économique, la Suisse est à la traîne non seulement des pays qui forment l’UE des quinze, mais de l’OCDE tout entière. S’agissant du PIB par habitant, mesuré au standard du pouvoir d’achat, la Suisse se fait dépasser par un pays après l’autre de l’UE des quinze, après avoir caracolé pendant des décennies en tête. Si cela se poursuit dans les mêmes proportions que depuis 1992, elle dégringolera au 14e rang d’ici à 2020, ne laissant derrière elle que le Portugal et la Grèce.

Les perspectives sont toutes sauf rassurantes. Une étude, intitulée «Centres de croissance 2020», réalisée sur la base les conditions actuellement valables et publiée par la Deutsche Bank, examine les chances de développement de 34 pays d’intérêt pour les investisseurs dans le monde. La Suisse ne réaliserait qu’un taux de croissance annuel moyen de 0.7%, ce qui la place au dernier rang, loin derrière tous ses concurrents. En revanche notre voisin direct l’Autriche – un pays à tout point de vue comparable au nôtre qui a rejoint l’UE en 1995 – bénéficierait d’un taux de 2.1%. Or, si la Suisse prenait les mesures nécessaires pour réaliser la même performance, son PIB serait en 2020 de 130 milliards de francs plus élevé qu’en en restant à 0.7%. Les retombées financières prévisibles pour l’AVS, pour ne citer que cet exemple, permettraient de financer environ 400'000 rentes maximales supplémentaires !

Les faits concrets et les études économiques sérieuses devraient être plus parlants que les mythes et les évocations nostalgiques d’un passé instrumentalisé. Ils devraient engager à une stratégie de réformes et de progrès avec détermination, plutôt que de se boucher les yeux et de s’enfermer dans un conservatisme fait de discours de cantines.