Allocution à l'

Abbaye de Crassier

10.07.2005
Si nos abbayes se situent dans une tradition militaire héritée des Bernois pour certaines comme celle de Château-d’Oex, d’autres dans une perspective démocratique et patriotique comme la vôtre, puisque selon les renseignements que j’ai pu glaner elle tire ses origines de la révolution de 1848, elles sont devenues maintenant surtout l’occasion de célébrer l’amitié dans le cadre de son village et de sa région. Mais avec la prospérité dont nous jouissons depuis si longtemps au point que certains pensent qu’elles nous est due de droit divin, avec les changements de société sur le plan économique et social que nous vivons, la mobilité qu’ils entraînent, la modification des rapports ville-campagne qui en résulte, nos fêtes n’ont plus nécessairement toute la signification qu’elles ont pu avoir. Il fut un temps où ne pas être membre de l’abbaye était quasiment synonyme d’exclusion de son village, alors qu’aujourd’hui les vieux fidèles sont assimilés à quelques dinosaures nostalgiques de temps révolus. Il n’en est pourtant rien.

L’amitié et la solidarité qui inspirent nos abbayes devraient être surtout le ferment de l’adaptation au changement et du renouveau, alors que l’individualisme effréné que nous vivons ne se raccroche certainement pas à ces valeurs. Paradoxalement, lorsque les bénéfices dont il jouit sont mis en question, c’est au contraire vers un conservatisme étriqué et sans vision qu’il se tourne.

Paradoxe en effet car notre pays a eu la chance de vivre une deuxième moitié de XXe siècle absolument extraordinaire. Epargné par la Seconde Guerre mondiale, il a poursuivit avec succès son expansion économique pour occuper une position phare dans bien des domaines. Il s’est investi au niveau des relations internationales et a joui d’une position à la fois privilégiée et respectée, tout en restant modeste et discret. Nous avions tout lieu d’en être fier.

Il en va bien autrement aujourd’hui et il a bien de la peine en ce début de XXIe siècle. Les recettes d’une fois n’ont manifestement plus cours et surtout ne peuvent plus avoir cours. Notre environnement a profondément changé. La neutralité n’est plus celle du silence, du ni pour ni contre mais bien au contraire avec quelques bons offices à la clé, tout en pactisant sans le dire avec quelques mécréants de la planète au gré de bonnes « relations commerciales ». Elle est celle d’un engagement actif en faveur des droits de l’homme et de la démocratie. Malheureusement cela ne rapporte pas toujours tout de suite et coûte même souvent quelque chose. Mais c’est la condition sine qua non d’une qualité de vie à la hauteur de nos espérances et de celles des peuples.

La souveraineté n’est plus celle de l’intégrité des frontières protégées par des forêts de mousquetons et des rouleaux de barbelés. Ce n’est pas davantage celle d’un protectionnisme déguisé sous le couvert de toute une série de dispositions légales tracassières et indirectement discriminatoires. La souveraineté appartient à l’innovation, à la présence sur les marchés, et à la présence politique. Nos hésitations dans ce domaine menacent de nous reléguer en ligue B, même si à force de conviction surfaite et de présomption nous parvenons encore à ne pas vouloir nous en apercevoir. Depuis 1992, notre croissance économique se situe environ un point en dessous de la moyenne de l’UE. L’Autriche que nous avions plutôt coutume de prendre de haut nous a passé devant. L’Etat de Vaud se montre bien souvent très satisfait de ses succès en matière d’implantations d’entreprise étrangères. Le Temps du 4 juillet dernier a publié les résultats internationaux de 2004 : venaient en tête la Grande-Bretagne avec 563 implantations suivie de la France et de l’Allemagne. La Suisse se trouve en 17e position juste derrière la Hollande et la Bulgarie (eh oui !) et loin derrière l’Espagne, la Pologne, la Hongrie et les pays scandinaves !

La Suisse se trouve donc à la croisée des chemins et sera confrontée à l’épreuve de vérité le 25 septembre prochain si elle entend avoir une véritable vision d’avenir et tenter de retrouver son lustre. Nous n’avons pas droit à l’erreur. C’est en recherchant crânement son développement économique sur les marchés européens qui nous sont proches, accessoirement internationaux, qu’elle peut améliorer sa situation et créer des postes de travail, certainement pas en restant confiné à l’intérieur de ses frontières dans la nostalgie de son passé. Créer des postes de travail, rester dans le peloton de tête, ces perspectives ne sont-elles pas plus alléchantes que de se limiter à faire des économies partout où cela est possible et lutter contre les abus ?

Puissent ces propos alimenter vos réflexions. Vive le Pays de Vaud !

Bonne fête d’abbaye, dans la joie et l’amitié !